Retours sur une belle aventure humaine et artistique

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Il y a un mois et demi, la belle aventure Alors, on crée? touchait à sa fin. Femmes, adolescentes et équipe de production en gardent un très beau souvenir et reviennent sur ces quelques semaines marquantes. Louise Bédard, Danielle Lecourtois, Fabienne Cabado, Francine Gagné et Caroline Lavoie témoignent du processus vécu et de leur état d’esprit au terme du projet.

 

Quel bilan peut-on faire du projet Alors, on crée ? Quels objectifs ont été atteints ?

Louise Bédard : Pour moi, deux objectifs importants ont été atteints : personne n’a abandonné en cours de projet (sauf dans le groupe des jeunes mais c’est marginal et cela a été pour de bonnes raisons) et les participantes se sont respectées tout au long du projet, en atelier et dans le travail en duo; elles ont fait preuve de patience. Je concède que j’ai dû parler avec certaines personnes pour permettre cet arrimage-là de duos mais cela s’est fait dans l’ouverture. J’ai été émerveillée de vous voir danser dans la salle, dans un état d’insécurité mais avec tant de force.

 

Tu disais, Louise, que la persévérance et le respect font partie des objectifs atteints. D’un point de vue artistique, qu’espérais-tu et qu’as-tu trouvé en cours de route ?

J’espérais que chacune investisse quelque chose qui lui appartienne, mais qui est en même temps teinté de choses qu’elle a vues chez d’autres et qu’elle a utilisées pour transiter et créer une danse. D’autres ont travaillé à deux sur une thématique, qu’elles ont modelée et avec laquelle elles ont joué. Bien sûr, j’ai donné des balises et rappelé des paramètres et des contraintes que je trouve importantes, comme la disposition des duos dans l’espace. La matière que j’ai amenée était riche, mais je ne l’avais jusque-là explorée qu’avec de jeunes danseurs qui sont plus avancés dans leur relation avec la danse. Le fait que cela fonctionne avec des non danseurs et de voir la qualité du résultat m’a impressionnée. Ce que chacune a fait de cette matière pénètre pour moi dans la sphère artistique.

L’un des objectifs que je n’ai pas pu réaliser complètement est de prendre du temps avec chaque duo, d’autant que le travail en duo a débuté tardivement. Je voulais que les femmes aient préalablement des outils et qu’elles sentent qu’elles entrent dans leur corps. Tout le monde, bien sûr, n’y parvient pas dans les mêmes proportions, mais au fil des 8 semaines, je me suis rendue compte que c’était possible, progressivement… Le corps est une matière qui n’est pas simple d’approche et je trouve qu’en peu de temps, nous sommes arrivés à éveiller les corps, par l’exploration des textures. La fois où on a fait un grand collage et que chacune est partie improviser librement, c’était fantastique.

Danielle Lecourtois : Ce moment a été sans conteste un moment clé. C’était le moment d’ouvrir la porte et d’entrer dans un espace personnel à chacune. On sentait que chacune entrait dans un monde.

 

C’est à ce moment-là que vous avez commencé à composer les duos? Comment ce choix s’est-il opéré?

Louise Bédard : Cela s’est fait avec des possibilités et des impossibilités. J’ai fait un premier jumelage; certaines femmes ont refusé. Il a fallu défaire un duo et en recréer, mais j’ai fait cela en toute transparence. D’autres choix étaient liés aux énergies qui pouvaient se combiner harmonieusement.

Danielle Lecourtois : Nous avons aussi eu la préoccupation de mélanger les cultures.

Louise Bédard : On a même envisagé que les femmes choisissent elles-mêmes, mais le risque que certaines soient laissées pour compte était trop grand.

 

Francine, as-tu suivi le projet de près ? Qu’as-tu vu du résultat?

Francine Gagné : Je suis toujours partagée dans ce type de projets : j’ai envie de voir mais je veux aussi préserver l’intimité des femmes, respecter leur espace créatif, leur liberté. Se sentir observée dans ce genre de processus peut mettre mal à l’aise. C’est pour cette raison que je n’entre pas dans le studio.

 

As-tu suivi le projet sur le blogue? As-tu eu l’impression de le suivre de près en lisant les publications?

Francine Gagné : Ce n’est pas tant le processus créatif qui m’a été donné à voir, mais le chemin par lequel les femmes sont passées. J’ai eu l’impression de suivre le cheminement intérieur des femmes plus que le projet en soi. Des femmes exaltées par l’ouverture qui se créait soudain en elle, un éveil créatif. C’est cela qui m’a le plus frappé.

 

En tant que directrice de Circuit-Est, que voulais-tu créer avec ce projet-là?

Francine Gagné : Tous les projets sont basés sur le partage et visent à ouvrir un champ de possibilités. Quand le potentiel créatif de quelqu’un est stimulé, une force d’autonomie peut se développer dans son existence. C’est encore plus vrai dans le cas de femmes qui sont en difficulté. La capacité à prendre sa vie en main est possible quand ta créativité est éveillée et que tu prends conscience de ton pouvoir. L’objectif est donc d’éveiller le potentiel créatif des femmes et que les artistes soient aussi sensibilisés à une autre manière de vivre et à d’autres perceptions.

 

Qu’est-ce que cela vous a apporté en tant qu’artiste ?

Danielle  Lecourtois : Ce que je retiens du projet est l’engagement et l’ouverture. Certaines voulaient illustrer leur propre histoire; certaines travaillaient plus sur le mouvement et l’énergie, sur la base des notes chorégraphiques qu’on leur avait remises au début.

J’adore observer, cela m’a permis de rencontrer des gens que je n’aurais jamais connu autrement. Je trouve ça beau de les voir se dévoiler ainsi. Cela me dit qu’il n’y a jamais de fin en soi, que la vie est toujours ouverte à toutes sortes de possibles.

Fabienne Cabado : Par rapport à l’empowerment, ce que je trouve intéressant est que cela s’est passé progressivement et que dans la manière d’exprimer les choses, cela ne s’est pas fait de manière pathologique. Il y a une forme d’harmonie liée à la conduite de l’atelier. Louise et Danielle ont été des accoucheuses en douceur. Je me demande dans quelle mesure le  fait que les duos étaient tous plus longs lors de la présentation qu’en studio est une forme d’affirmation.

Danielle Lecourtois : Travailler avec le corps est un autre vecteur de communication. Le studio était un espace vierge, blanc, qui amenait une forme de paix intérieure.

 

Après ce 2e projet de médiation culturelle, Circuit-Est a-t-il acquis un savoir faire en médiation culturelle?

Francine Gagné : Au niveau structurel, Circuit-Est a acquis une expertise intéressante. On a une philosophie de la chose, mais la réussite du projet vient des artistes et des personnes impliquées. Circuit-Est permet la rencontre, fournit le cadre nécessaire pour que la rencontre se fasse, mais nous n’en sommes pas responsables.

Dominique Bouchard : Ces projets se réinventent à chaque fois, c’est la condition pour aller aussi loin. Ces femmes vont être un nouveau public de la danse. On espère qu’elles prendront part à nos activités. Il est évident que lorsque j’accompagne les artistes pour monter le projet, j’essaye de trouver une ligne médiane entre leurs préoccupations artistiques et les besoins de la communauté. Je ne pense pas qu’il y ait une recette facile en médiation, l’objectif étant d’aller vers l’autre, de sortir de ses zones de confort. Dans cette démarche, on accompagne autant les artistes que les participantes.

 

Le blogue a-t-il, selon vous, participé au processus? Le ton a été beaucoup plus intime que prévu et la mobilisation très forte.

Louise Bédard : Je pense que oui, surtout que certaines femmes étaient déjà dans des démarches d’écriture. Certaines ont ouvert la voie, puis les autres ont suivi, réagi. Fabienne avait besoin de ces réactions. Ce que j’ai trouvé important est que Fabienne sorte de son rôle. J’ai trouvé cela osé, parfois elle sortait du groupe pour prendre des notes, mais cela a en fait permis aux femmes de faire un pas vers l’écriture et a ouvert une porte à laquelle je n’avais pas songé.

Francine Gagné : Le fait que quelqu’un écrive, avec régularité, a été sans aucun doute un catalyseur très important pour leur permettre de s’exprimer. Le blogue est un outil fédérateur. Ce « j’ai osé écrire »  a été très important.

Fabienne Cabado : Je n’ai eu aucun retour des femmes. Dans l’effervescence du début, certaines ont réagi, mais pas par la suite. J’ai eu plus de retours de l’extérieur, de gens qui suivaient mes chroniques comme un roman feuilleton et qui aimaient avoir un panorama de ce qui se passait dans chacun des duos. Le ton intimiste a été apprécié : c’était une histoire à suivre. Certaines personnes sont venues voir le résultat parce qu’elles suivaient le blogue. Je pense que pour les gens du milieu et pour les artistes qui doutent du bien fondé de la médiation culturelle, le blogue avait un côté très informatif.

 

Une médiation profonde, qui ébranle même les professionnels

Fabienne Cabado : Moi qui ai interrogé de nombreux artistes et qui sais comment se passe un processus de création, je me suis rendue compte que tout ce que je savais était une connaissance intellectuelle, dont je perçois aujourd’hui la réalité. J’ai été surprise à des endroits où je ne m’attendais pas à l’être. Je m’interrogeais sur le bien-fondé de cette mode de faire créer les gens… J’en suis aujourd’hui convaincue : cela permet de toucher de près la création, de comprendre la vie d’artiste dans toutes sortes de détails et dans son humanité. D’un seul coup, je me rends compte de toute l’humanité derrière ce métier.

Francine Gagné : À Circuit-Est, on a la chance de pouvoir proposer ce type de projets dans son essence. La médiation n’est pas une recherche artistique : c’est une initiation à la recherche artistique. Ce que Louise partage dans ce cadre, ce n’est pas sa recherche chorégraphique, mais c’est une partie de son travail. Lorsqu’on éclaircit bien ces points-là, on peut vraiment faire de la médiation culturelle axée sur la rencontre et le bien-être de l’être humain.

 

Pensez-vous que le fait que ces femmes aient pratiqué la danse va les amener à aller en voir?

Francine Gagné : Cela éveille sans doute une curiosité qui peut amener certaines de ces femmes à aller voir des spectacles, mais cela ne fait aucunement partie des objectifs premiers du projet. L’objectif principal est de développer la créativité, quel que soit le domaine. Tout cela va avoir une influence sur la société.

Dominique Bouchard : L’idée est de sensibiliser les femmes au fait que ce monde existe, qu’elles aient conscience que la danse contemporaine existe. C’est plus une question de sensibilisation que de développement de publics. Celles qui pouvaient avoir une idée préconçue de la danse contemporaine en ont maintenant une idée plus concrète.

 

Fabienne, comment as-tu vécu l’écriture dans ce contexte? Quel était ton positionnement?

Fabienne Cabado : C’était la première fois que j’écrivais au « je »; quand j’écris en tant que journaliste, mon positionnement est différent. La question de l’honnêteté et de l’intégrité vis-à-vis des femmes était centrale. Comment être authentique, raconter sans juger, renouveler l’intérêt des récits dans la durée et faire passer des idées sur la vie d’artiste et le monde du spectacle? Cela m’a demandé de la réflexion et une mise à distance : écrire me prenait 4 heures par chronique. J’ai aussi mené une réflexion sur le rythme.

 

Lors de la présentation publique, la discussion animée par Caroline Lavoie a permis d’échanger avec la centaine de personnes présentes et d’entendre le témoignage des participantes.  Voici quelques-uns des commentaires qui ont été entendus :

« C’était un processus thérapeutique. J’ai le désir de travailler plus dans mon corps. » Renée

« Quand Dominique et Louise son venues au CEAF, j’ai aimé les voir bouger. Alors, je me suis dis : je vais essayer! » Guylaine vient de l’Île de la Réunion. Elle n’avait jamais fait de danse contemporaine.

« Comme vous le savez, les africaines aiment danser. La danse fait partie de moi. Ce qui m’intéressait était de danser en groupe une danse chorégraphiée avec d’autres femmes. J’avais envie d’apprendre d’elles. » Véridienne

« Danser un duo avec quelqu’un qu’on ne connaît pas, ce n’est pas évident. Mais on va y arriver : on évolue avec l’autre en même temps qu’avec soi-même. » Carole Libion

« La danse n’est pas trop mon truc, mais comme ma mère m’a demandé de participer au projet, j’ai accepté parce que je voulais faire quelque chose de nouveau. Après quelques semaines, je trouvais que ça faisait trop avec l’école, mais je n’ai pas réussi à arrêter. Grâce au projet, j’ai rencontré des personnes formidables et si c’était à refaire, je le referai. » Leslie, fille de Carole Libion

« C’est le côté multiculturel et le désir de rencontre qui m’ont motivée à participer. Je n’avais jamais dansé mais pourquoi pas! J’ai pensé à ma fille, qui aime les arts. Pourquoi ne pas partager cette expérience avec elle? Pour moi, chaque atelier, chaque rencontre était vraiment touchante. » Tzitzi, qui a connu le projet via le CRIC (organisme qui favorise l’intégration)

« Prendre des cours coûte trop cher. La gratuité et l’idée de faire un projet avec ma mère m’ont motivée au départ. C’était une super expérience, qui m’a donné confiance. » Tzutzu, artiste de cirque

« Je ne pensais jamais pouvoir créer une danse à partir de textures. Grâce aux exercices de Louise, j’ai découvert que je pouvais créer à partir de choses abstraites et m’en servir pour explorer une rencontre. Véridienne, qui est ma partenaire, m’a montré des mouvements de danse africaine. La transmission de ce mouvement a pu s’opérer grâce aux outils développés dans le cadre de l’atelier . J’ai eu du plaisir à mélanger des mouvements  de danse africaine et contemporaine. » Geneviève

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