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Après la fête – Réflexions postpartum

Mardi 29 avril. C’est l’heure de ma dernière chronique et je traine la patte pour l’écrire. Je me sens trop morose. J’ai les bleus, comme on dit au Québec. La belle aventure humaine d’Alors, on crée? est terminée. La petite bulle de bonheur créatif et de temps suspendu de nos lundis matins a éclaté. Chacune des participantes a repris le cours de sa vie juste après le spectacle de samedi après-midi et j’ai été saisie par cette dissolution spontanée du groupe après la tension qui l’avait pourtant si bien soudé lors de la générale et de la représentation. Romantique à tendance fusionnelle, j’ai l’air d’un personnage de conte de fées qui se serait pris la réalité en pleine face.

Les risques du métier

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En fait, j’intègre simplement une nouvelle leçon sur les multiples dimensions de la création artistique : elle rassemble ceux qui y participent dans un espace-temps spécifique, elle crée entre eux des liens forts qui peuvent n’avoir de tangibilité que dans cet espace-temps, elle est une fabrique d’images, de rêves et d’univers, autant pour les artistes que pour les spectateurs. Comme une histoire d’amour vécue collectivement, elle charrie fantasmes, désirs et frustrations, projections, identifications, temps de fusion et de séparation… Il est normal de vivre un down à la fin d’un projet. Il est logique de vouloir retravailler avec ceux qui sont doux, stimulants et nourrissants et faire une croix sur les caractériels, les tyranniques, les hystériques. Car il y en a aussi quelques-uns et quelques-unes dans le merveilleux monde de la danse.

D’une rencontre à l’autre

Louise Bédard, elle, fait partie de la crème. C’est une belle artiste et une belle humaine. Une vraie soie. Juste avant le spectacle, elle a donné à chacune d’entre nous un petit livre autographié : le joli catalogue de l’exposition d’œuvres de Tina Modotti qu’elle avait organisée en 2002 en marge du duo elles qu’elle dansait avec Sophie Corriveau. « Elle est tellement bonne et tellement demandée que nous n’avons plus trouvé l’occasion de retravailler ensemble depuis », nous a expliqué Louise quand elle nous a ouvert le studio où elles créent une nouvelle œuvre ensemble. C’est la première fois qu’elles montrent où elles en sont. Tout en étant très différentes, elles sont éminemment complices. « Je viens de retrouver la Louise de scène », lance Sophie, une étincelle dans les yeux. Le lien tissé il y a 12 ans n’a souffert ni de la distance ni du temps.

Traces de pas

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Que restera-t-il ce que nous avons tissé au fil de ces deux mois? Le souvenir puissant de sensibilités et d’histoires partagées dans le silence si éloquent des corps, comme l’écrit Habiba, de ces dévoilements publics faits de courage mêlé d’humilité, de la joie éprouvée du chemin parcouru et des ouvertures opérées dans cette traversée du soi à bord d’un fabuleux vaisseau nommé danse contemporaine. Dans les échanges de la rencontre post-spectacle, les participantes ont parlé de libertés prises et gagnées, d’émotions ressenties, d’apprentissages, de dépassement, de la richesse des rencontres interculturelles… Elles ont aussi parlé de l’émerveillement de découvrir qu’on peut créer à partir de choses très abstraites, danser sans faire de mouvements codés et le faire en silence ou sur de la musique qui ne ressemble pas à ce que diffusent les radios.

Le besoin d’art dans la cité

Moi qui cherche à démocratiser la danse contemporaine par les articles que j’écris et les ateliers ou rencontres que j’anime pour le grand public, je me suis souvent questionnée sur la pertinence de l’engouement pour une médiation culturelle qui invite ce même grand public à créer. Comme je l’expliquais à Maude Abouche, ma collègue de The Dance Current, je comprends aujourd’hui à quel point elle est précieuse. En donnant le goût de l’art au citoyen moyen, elle lui donne le pouvoir d’être plus créatif, de « penser en dehors de la boite » et par extension, d’améliorer sa vie et la société où il vit. En descendant l’artiste de son piédestal, elle l’inscrit significativement dans son environnement, lui donne une force d’impact et une capacité de rayonnement autres que celles de ses œuvres et le nourrit sans conteste en retour. Dans un cas comme celui du projet Alors, on créé?, la médiation culturelle n’est pas une affaire de développement de public. Elle est une nécessité sociale et politique. Elle répond à un besoin de créer du lien, du sens et de l’intelligence. Pour cela, il faudrait dépenser sans compter.

Fabienne Cabado

crédit photos : Xavier Curnillon / Dominique Bouchard

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Jour 8 – Premier filage avant le show

Lundi de Pâques. Notre dernière rencontre a lieu dans le Studio Jeanne-Renaud, dans cette magnifique église anglicane transformée pour héberger les neuf compagnies membres de Circuit-Est centre chorégraphique, parmi lesquelles Louise Bédard Danse. Les rideaux sont tirés, les projecteurs, allumés. Encore vides mais déjà plongés dans le noir, les gradins accueilleront samedi une centaine de personnes. La médiatrice culturelle Caroline Lavoie y est assise avec son ordinateur. Elle est venue prendre la température pour préparer la rencontre qu’elle animera après la présentation des duos et du trio des 12 adolescentes et 19 femmes adultes. Louise et Danielle s’affairent à border la scène, côté cour et jardin, des chaises que nous occuperons entre nos entrées et sorties. Pas de coulisses. Nous resterons à vue. Sur une grande feuille collée au sol, Louise a dessiné les cases d’une sorte de storyboard décrivant le déroulement du spectacle.

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Un collier de perles plutôt qu’un puzzle

Il reste beaucoup de choses à mettre en place, nous sommes nombreuses et nous manquons de temps. En plus du deuil de mieux peaufiner les mini-créations avec chacune des participantes, Louise a dû faire celui de marier des duos. « Comme il y a peu de moments d’immobilité dans vos propositions, ça ferait trop d’actions simultanées et elle veut vous offrir à toutes la chance de bien montrer votre travail », nous explique Danielle. Les ados briseront donc la glace et nous enchaînerons. Pour éviter que tout se passe au centre, dont le pouvoir d’attraction semble irrésistible, Louise a travaillé avec Mélanie, l’éclairagiste, pour délimiter sur la scène des zones spécifiques à chacun des tandems.

Après un rapide échauffement avec déplacements pour apprivoiser ce nouveau lieu, nous découvrons les aspects plus techniques de la création. Pendant que nous passons en revue les entrées et sorties de chacune pour que les transitions soient les plus fluides et rapides possible, il faut patienter en silence pour ne pas troubler la concentration de celles qui travaillent. Difficile contrainte quand on est excitée! Nous n’aurons pas besoin des petites marques au sol qui servent de repères aux danseurs professionnels quand éclairages et composition chorégraphique s’unissent pour sculpter l’espace en 3D. Mais nous voilà investies de la responsabilité de veiller au bon déroulement des choses en mémorisant les consignes qui nous sont données pour nos partitions et les quelques tableaux de groupe. C’est un peu stressant.

 

On enchaîne!

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Certaines ont fait un effort de sophistication dans le choix de leur costume. D’autres se présentent simplement en tenue d’atelier. Installée avec son ordinateur en avant-scène, la compositrice Diane Labrosse teste les canevas d’improvisation qu’elle a préparés en se basant sur des qualités que Louise a attribuées à nos productions. Guylaine et Lise D. sont les premières en piste. Valérie et moi sommes programmées en second. J’essaye d’imaginer du monde dans le trou noir derrière les projecteurs pour ne pas être tétanisée le jour du spectacle et donner le meilleur de moi-même dans ce que j’ai à offrir. J’essaye d’être présente à la musique et à ma partenaire. Je la sens dans sa bulle et je suis suspendue dans la mienne. J’ai perdu toute notion du temps. Je choisis de ne pas précipiter les choses comme on le fait souvent en présence d’un public.

« Vous avez toutes dépassé la durée de vos duos en studio », nous dira plus tard Louise. Comme si nous avions toutes décidé d’investir pleinement cet espace d’expression qui nous est donné. Comme si nous avions voulu donner plus d’ampleur à notre voix. Peut-être aussi que les sons ont agi sur notre perception de la temporalité en ouvrant un nouvel espace de dialogue. Car nous avons créé dans le silence et, tout en donnant de la texture à nos gestes, la musique donne de la résonnance au temps. J’ai trouvé jouissif de savourer ce présent qui s’éternisait. S’étirera-t-il autant samedi ou se contractera-t-il sous le poids du trac? La question reste ouverte. Pour moi, autant que pour mes compagnes de jeu.

Fabienne Cabado

 

© Circuit-Est centre chorégraphique | Valérie Laurin


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Jour 7 – Works in progress

Nous savions déjà que l’illustre compositrice Diane Labrosse nous accompagnerait en direct le 26 avril; voilà que la conceptrice d’éclairages Mélanie Primeau vient nous observer aujourd’hui pour commencer à élaborer sa création lumière. « Je vais éclairer des zones et créer des univers spécifiques à chacun de vos duos pour en faire ressortir les qualités et émotions », me dit-elle. Wow! On nous offre vraiment tous les outils d’une vraie création chorégraphique. Quel privilège!

Le buzz de la ruche

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Le processus s’accélère en même temps qu’il se densifie. Tandis que nous poursuivons nos mini-créations, la mécanique du spectacle se met en route et c’est à peine si nous avons conscience de ce qui se trame. Plus le jour de la présentation publique approche, plus chacune des participantes s’enfonce dans la bulle de son projet à deux. Je comprends mieux pourquoi les danseurs, quand je les interviewe, ont généralement une vision plus parcellaire de l’œuvre que celui ou celle qui la signe. Je comprends aussi que la partition chorégraphique de chacun est une œuvre en soi et je mesure soudain beaucoup mieux ce qui nourrit le mouvement grandissant d’interprètes réclamant le statut de cocréateur et même, de coauteur.

Bien sûr, nous sommes très loin de là. J’admire la capacité de Louise Bédard à se mettre à notre niveau pour tirer le meilleur de nous-mêmes, dégageant les forces de nos balbutiements chorégraphiques et choisissant les bons mots pour nous aider à clarifier nos propositions et en évacuer les insignifiances. Pendant qu’elle continue de passer en revue nos petites productions au stade où elles en sont, Danielle Lecourtois agit comme une répétitrice, conseillant chacune d’entre nous sur la façon de préciser nos intentions, nos liens, nos mouvements ou de faire descendre dans le corps une idée très mentale. En l’absence de Tzitzi, elle indique à Christine une méthode de notation pour les déplacements dans l’espace tandis que Camille transmet ses idées à Renée, que les élections ont privée des deux derniers ateliers, pour entamer leur création. Ça grouille dans les moindres recoins du studio. Personne ne se repose. On dirait une ruche. Et la reine, c’est l’œuvre à pondre en deux rencontres supplémentaires : un atelier et la générale.

Les pièces du puzzle

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Louise aime les collages. Elle nous en a fait faire et s’en sert pour créer. Je me demande lequel elle va réaliser avec les pièces de notre grand puzzle de huit duos et un trio d’adultes et de six duos d’adolescentes. On remarque d’emblée des éléments récurrents comme les chorégraphies en miroir, les diagonales qui se rejoignent ou les progressions d’une situation pénible vers une libération. Mais reste que les types de corps, d’énergies et de mouvements diffèrent énormément.

Carole et Tzutzu transforment l’exercice des lettres du prénom dans une proposition très graphique, très architecturale, dont le titre pourrait être Les sémaphores. Dominique Bouchard, coordonnatrice et photographe officielle d’Alors, on créé?, trouve que Valérie et moi avons l’air d’anémones de mer. Nous avons changé l’ouverture de notre duo et n’avons pas encore réussi à rendre moins nébuleux le rapprochement des corps. Lise D. et Guylaine sont très théâtrales; Louise les dirige pour que la qualité de leurs gestes traduise mieux leur intention. Céline et Martine sont déjà bien avancées. Leur connexion est si forte qu’on dirait des siamoises. Leurs nombreux jeux de mains les transforment en jongleuses. Du côté de Véridienne et de Geneviève, les contrastes esthétiques et énergétiques président à une rencontre ludique et festive, marquée par une alternance de fusion et de différenciation. Florence et Cetilia, elles, oscillent entre explosion et suspension, jouant sur les regards, les manipulations et créant un espace symbolique qui rend le sol littéralement vivant, presque magique. Rachel, Lise L. et Habiba sont aussi dans un rapport à l’espace assez cérémoniel. Elles y tracent lignes droites, triangles et bulles imaginaires à percer pour pouvoir changer de réalité.

Toute cette créativité est d’autant plus belle à voir que je sais qu’elle ne se limite pas aux murs du studio et qu’elle continue d’infuser en chacune de nous tout au long de la semaine. Je réfléchis déjà à ce qui pourrait remplacer dans ma vie ces précieuses rencontres du lundi et songe à ce que pourraient devenir nos politiques culturelles si, en place de toutes ces femmes, les participants étaient des politiciens. Une idée à creuser.

Fabienne Cabado

 

© Circuit-Est centre chorégraphique | Dominique Bouchard


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Jour 6 – La vie d’artiste

Ce matin, un micro faux mouvement au saut du lit a fait planer sur mon sacrum la menace d’un blocage. « Pas question de me priver d’atelier ! », me dis-je en gobant un anti-inflammatoire. Et je pense à tous ces professionnels qui dansent envers et contre la douleur. On ne se doute pas, en les voyant sur scène, qu’ils peuvent être en souffrance. On s’imagine encore moins qu’ils continuent souvent de travailler malgré des blessures et qu’ils les taisent parfois pour ne pas se disqualifier auprès d’embaucheurs potentiels. Pas aussi idyllique qu’on pourrait le croire, la vie d’artiste! « Et la journée peut être longue quand on a mal », confirme Louise Bédard quand j’en parle avec elle. Mais entre l’étirement prescrit dans les vestiaires par Céline, prof de Taïchi, et les exercices d’élongation avec lesquels Louise débute l’échauffement, je retrouve vite mon degré habituel de mobilité. Une fois de plus, le professionnalisme de cette chorégraphe m’impressionne. Je me sens en totale confiance.

Questionnements artistiques

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Il ne nous reste que trois séances d’environ trois-quarts d’heure pour créer des propositions allant de deux à cinq ou six minutes. Or, il ne suffit pas de produire du mouvement pour obtenir quelque chose susceptible de générer un effet chez celui qui regarde. Car le projet s’intitule bien Alors, on crée?, pas Alors, on fait?. La question du sens de nos actions et de nos choix est très présente à mon esprit. Habituée aux improvisations exprimant mon état du moment, je m’interroge sur la pertinence, voire la valeur, de mouvements répétés en vue d’une présentation publique. Pour l’instant, ce qui me sauve dans mon travail avec Valérie, de l’approche mécanique que je crains, c’est que nous nous donnons des consignes de plus en plus précises quant à la qualité de nos gestes, notre vitesse d’exécution et la nature de notre relation, mais que nous gardons toute liberté d’interprétation. La néophyte qu’elle est me laisse guider notre progression. À ce stade, se concentrer sur les consignes et restée centrée tout en établissant un contact avec moi est déjà un beau défi pour elle. Mais, à chaque reprise de la petite section que nous avons déjà élaborée, elle sent aussi bien que moi si nous sommes dedans ou pas.

Précieux œil extérieur

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« Venez me dire quand vous êtes prêtes à me montrer quelque chose », nous a lancé Louise en délimitant la zone du studio réservée aux démonstrations. Elle y félicite TziTzi et Christine de l’expansion qu’elles ont su donner à leur proposition, de la musicalité qui se dégage maintenant de leurs mouvements et des décalages qui sont venus épicer l’unisson de départ. Elle leur recommande de solidifier le tout en brisant le centrage spatial systématique de leurs figures pour surprendre le spectateur et en faisant vivre l’espace entre les lignes qu’elles y dessinent. Chez nous, elle pointe d’emblée le passage plus fouillis et parle de nous comme de deux personnages qu’elle aimerait voir marcher ensemble. Le sens que je cherchais se précise et s’enrichit à travers son regard. Ses réponses à des questions d’ordre technique et ses réactions à nos idées de développement donnent une direction à notre travail. En plus de me sentir soutenue, je suis galvanisée. Mais je vais devoir exercer ma patience avant de pouvoir exprimer mon enthousiasme parce qu’il est passé 11h30 et que Valérie travaille à midi.  

Recueillant les conseils de Louise et de son efficace complice Danielle Lecourtois, une poignée de femmes feront durer le plaisir encore quelques minutes. Créer, ça fait du bien. Entre autres, parce que ça change notre rapport au temps. Tout comme le spectacle qui nous extrait des trépidations de la vie quotidienne, nous donnant l’occasion de questionner notre perception du réel et, parfois, de renouveler notre regard sur le monde.

Fabienne Cabado

 

Crédits photos : Circuit-Est centre chorégraphique | Dominique Bouchard


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Jour 5 – À pieds joints dans l’imaginaire

Si de petites inquiétudes peuvent parfois planer dans le studio, nos rendez-vous du lundi matin semblent désormais dominés par le goût de la découverte et du dépassement de ce que l’on pensait être des limites. Subtilement guidé par Louise Bédard, le processus d’apprivoisement des corps et de l’espace se poursuit progressivement, tout en douceur. En parfaite accoucheuse, la chorégraphe nous prépare au travail de création qui commence aujourd’hui. Danielle Lecourtois, elle, renforce la cohésion du groupe en nous soumettant le défi de la mémorisation et de la coordination sur une musique groovy de Bonobo. Partir du bon pied, garder le rythme, délier la colonne, travailler le souffle, exprimer son individualité dans des mouvements d’ensemble… Chacune s’acquitte de cette mission complexe avec plus ou moins d’aisance mais avec grand plaisir. Bardées d’outils pour faire et de consignes pour être, nous voilà arrivées à l’heure fatidique d’écrire nos duos.

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Balbutiements chorégraphiques

L’angoisse de la page blanche? Pas pour nous! On trouve autant d’effervescence ici que chez nos jeunes homologues et les mêmes différences dans les façons de procéder. Du coin de l’œil, je vois nos benjamines Christine et Tzitzi écrire, geste après geste, une chorégraphie en miroir. Tzutzu, la mère de la jeune femme, est engagée dans le même type de processus avec Carole dont la fille, Leslie, est aussi embarquée dans l’aventure. D’humeur plutôt festive, Geneviève et Véridienne y vont d’une danse tribale à l’unisson tandis que Céline et Martine jouent avec les notions de résistance et de suspension. En attendant Rachel, qui complète leur trio, Lise L. et Habiba s’agglutinent en cellule qui parfois se divise. À plat ventre sur le tapis de danse, Camille élabore sur papier des idées pour sa rencontre avec Renée, réquisitionnée aujourd’hui pour cause d’élections. Absorbée que je suis par mes propres explorations, j’ai raté la progression de Florence et Ceti et celle de Lise D. et Guylaine. Je doute qu’elles aient manqué d’inspiration dans ces premières explorations.

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Chercher le vent

La liberté totale qui nous est laissée excite autant qu’elle donne le vertige. On sait qu’il est possible de faire feu de tout bois : on réutilise le matériel créé dans les ateliers précédents, on s’approprie les mouvements de certains exercices qu’on transforme ou qu’on transpose et, en cas de panne, on peut se référer aux notes chorégraphiques que Louise a compilées pour nous. Comme si tout cela ne suffisait pas, Danielle nous a donné un petit starter en nous faisant piocher des expressions tirées de la section Témoignages du blogue. Valérie et moi avons pigé « Toucher l’espace ». Nous garderons en tête la consigne quand nous commencerons nos improvisations. Mais d’abord, nous nous découvrons mutuellement en échangeant sur nos vies et en revenant au collage du troisième atelier. Nous y trouvons des dénominateurs communs et décidons d’aborder le mouvement en nous appuyant sur l’expression de la fluidité, de la force, du rayonnement et de la tendresse. Descente au cœur du féminin.

 

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Très stimulants commencements

Tout comme l’apparition de la vie est le résultat d’une suite d’événements, la création d’une œuvre résulte d’une série de choix, conscients ou inconscients. Quels que soient l’impulsion de départ de nos danses et les scénarios que nous imaginerons ou pas, quels que soient les relations que nous tisserons avec nos partenaires, la conscience que nous développerons de ce que nous faisons et les mouvements que nous peaufinerons, nos réalisations auront du sens. Quelle que soit leur valeur artistique, elles porteront la marque de notre engagement, de nos identités, de notre humanité. Et cela contribue à la beauté du projet.

Fabienne Cabado

 

Crédits photos : Circuit-Est centre chorégraphique | Dominique Bouchard


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Jour 4 – De duos et d’ados

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Ça y est, on connaît enfin la composition des duos! Il y en a huit plus un trio. Louise Bédard et Danielle Lecourtois les ont constitués en fonction des propositions gestuelles dont elles nous savent capables et de la façon dont elles peuvent s’harmoniser. Aussi, sûrement, en combinant au mieux les types de corps et d’énergie. Pour nous toutes, ces pairages sont une grande surprise. Et comme plusieurs autres, j’éprouve joie et contentement en découvrant ma partenaire. Je n’ai jamais dansé avec elle, je n’ai pas vraiment eu d’occasions de l’observer, mais je me sens en confiance. Étrangement, notre association m’apparaît comme une évidence. Il s’agit de Valérie, aussi Française d’origine. « Je pensais que le mixage serait plus multiculturel », me lance-t-elle. Pas grave. Ça reste une rencontre entre deux inconnues. Même chose du côté des adolescentes qui suivent un processus identique au nôtre chaque jeudi après les cours. Je vais les rencontrer dans les locaux de Circuit-Est sur la rue Sherbrooke : l’Édifice Jean-Pierre-Perreault, une église anglicane transformée en un splendide espace chorégraphique.

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Le défi d’être au monde

Pour bien bouger, il faut du carburant. Les demoiselles présentes croquent toutes une pomme quand je les retrouve dans les vestiaires. Elles sont âgées de 13 à 17 ans Je les regarde aller et mon fantasme d’une jeunesse toute puissante s’évanouit d’un seul coup. Moi qui n’ai pas d’enfant, j’avais oublié combien le rapport à son corps et au regard des autres peut être difficile pour une adolescente. Comme le dit si bien Bernadette, Alors, on crée? offre une formidable occasion d’apprendre à s’accepter et à accepter l’autre. Les exercices que leur proposent Louise et Sophie Corriveau les aident d’ailleurs à délier le corps, à en découvrir des potentiels insoupçonnés et les invitent à prendre l’espace autant qu’à le partager. Elles les exécutent en s’amusant, jettent un regard en coin pour observer les autres, rient de leurs maladresses. Mine de rien, elles en tirent profit dans les duos qu’elles commencent à créer. Et quand elles parviennent à bien se concentrer, ce qu’elles font devient vraiment intéressant. Miracle de la présence qui donne sens et substance à n’importe quel geste…

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Parler sans dire un mot

Toutes sont d’accord pour le dire : créer par l’improvisation, c’est un peu stressant mais c’est hyper tripant. On prend le risque de s’égarer en laissant vagabonder son imagination mais, surtout, on prend le risque de s’exprimer et de s’affirmer. On apprend à se faire confiance, à goûter au plaisir de la création libre et on découvre, comme l’explique Corinne, que la beauté réside peut-être plus dans la spontanéité et dans le naturel que dans une parfaite esthétique. Avec sa complice, Éléonore, elles explorent la rencontre sous l’angle de l’apprivoisement et de la solidarité tandis qu’Anne-Laura et Marie mettent en scène le jeu de la séduction et les transports amoureux. Bernadette, dont la partenaire est absente aujourd’hui, commence à comprendre que la danse peut aussi être abstraite. Elle se joint au duo d’Angie et de Charlotte, dont les mouvements fluides et sinueux me font penser aux lianes envahissant les pierres des temples d’Angkor. À quelques enjambées, Leslie et Melody peaufinent l’écriture précise d’une chorégraphie à l’unisson où dominent les mouvements de bras. Quant à Jasmine et Mélanie, elles usent de l’espace comme d’un terrain de jeu où toutes les folies sont permises. Elles sont belles à voir. Pleines de vie et pleines de promesses. J’anticipe le plaisir de découvrir le résultat de leur travail et j’ai hâte de voir comment Louise va agencer, dans un spectacle d’une heure, nos duos et les leurs.

Fabienne Cabado

 

© crédit photos : Circuit-Est centre chorégraphique | Sigrid Hueber


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Jour 3 – De l’autre côté du miroir

« Gâte-toé! » Les deux mots s’affichent en lettres capitales sur le chandail bleu de Guylaine, comme un appel général à la bienveillance envers soi doublé, peut-être, d’une note à elle-même. Le premier cadeau à se faire au matin de notre troisième atelier, c’est de plonger tête la première dans les propositions de Louise Bédard et de Danielle Lecourtois. Sophie Corriveau a dû quitter le navire et c’est Louise qui prend le relais pour l’échauffement. Elle insiste sur tout ce qui peut favoriser notre enracinement, notre rayonnement, notre équilibre. On en aura bien besoin tout à l’heure.

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Le corps est un mystère

Simple, généreuse, prévenante, Louise nous apprend au passage de petites choses importantes sur le corps humain. Dorénavant, je saurai qu’en émettant un son blanc à l’expiration, j’agis sur certains de mes muscles profonds. Ça pourra m’être utile pour dégager certaines tensions! Je songe à la connaissance intime de leur anatomie que doivent posséder les danseurs pour exercer ce beau métier qui fait tourner l’économie en remplissant les salles d’attente des ostéos, chiros et autres thérapeutes de ce monde. La suite des choses va nous montrer qu’ils doivent aussi savoir composer avec leur vie psychique et émotionnelle. Car le corps et l’esprit ne sont pas séparés et le mouvement peut aussi bien éveiller des potentiels insoupçonnés que réveiller des monstres endormis.

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Coller pour décoller

Depuis Ce qu’il en reste, qu’elle a créée en 2005, Louise offre souvent ses collages comme source d’inspiration à ses danseurs. Elle a délimité au sol un grand carré et nous invite à y placer les images que nous avons apportées à sa demande. Couleurs, textures et formes remplissent rapidement la surface libre autour d’un immense cœur de tournesol. On se croirait dans une fourmilière. Des fermetures-éclair, des morceaux de tissus et des rubans complètent cette œuvre collective instantanée où certains motifs se répètent. Une succession de mains donne du mouvement dans le bas du collage. Le delta d’une rivière fait écho au tracé de deux réseaux sanguins. Des corps de femmes et d’enfants parlent de diversité, de lien, de tendresse et de soin. Le masculin est peu présent. Le processus est-il si intime et le groupe si exclusivement féminin qu’on ne puisse y convier un seul homme? La bulle autour de nous est d’ailleurs si compacte que la présence discrète du vidéaste Xavier Curnillon ressemble à un mirage…

Sinuosité, fluidité, force, ouverture, expansion et granuleux sont les consignes que je tire du collage pour notre première exploration en solo. 15 minutes pour découvrir notre monde intérieur. Après toutes les contraintes des précédents ateliers, je goûte la joie d’une improvisation libre. Les ondulations du petit enchaînement arabisant que nous a proposé Danielle un peu plus tôt influencent naturellement ma danse. Je joue aussi avec la sensation de poids et avec la mobilité du squelette, réminiscences de l’échauffement. Je m’amuse à créer des liens avec d’autres femmes dans l’espace.

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Feedbacks

Appelée par une forme, Céline en a exploré méthodiquement tous les aspects. Carole a laissé son critique intérieur en dehors de ses variations autour du thème de la dureté, tout comme Florence qui s’étonne de la beauté et de la profondeur de son expérience. Même si elle a été un peu perturbée par le regard de Louise et de Danielle, Renée s’est abandonnée comme jamais à la liberté d’occuper l’espace. Tandis que Geneviève a trouvé une logique à un parcours qu’elle a relié à son histoire, Lise L. a renoué avec des sensations oubliées et Lise D. a expulsé une vieille colère. Rachel préfère ne pas revenir sur ce qui l’a bouleversée mais ne l’a pas empêchée de danser. Enfin, Christine s’étonne de l’étrange sensation d’être simultanément seule et consciente du groupe. Autant de femmes, autant de vécus, autant de potentiels à développer. Dès la semaine prochaine, l’aventure se poursuit avec la formation officielle des duos. Avec qui formerai-je une paire? Le suspens reste entier.

Fabienne Cabado

© crédit photos : Circuit-Est centre chorégraphique | Sigrid Hueber