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Retours sur une belle aventure humaine et artistique

Il y a un mois et demi, la belle aventure Alors, on crée? touchait à sa fin. Femmes, adolescentes et équipe de production en gardent un très beau souvenir et reviennent sur ces quelques semaines marquantes. Louise Bédard, Danielle Lecourtois, Fabienne Cabado, Francine Gagné et Caroline Lavoie témoignent du processus vécu et de leur état d’esprit au terme du projet.

 

Quel bilan peut-on faire du projet Alors, on crée ? Quels objectifs ont été atteints ?

Louise Bédard : Pour moi, deux objectifs importants ont été atteints : personne n’a abandonné en cours de projet (sauf dans le groupe des jeunes mais c’est marginal et cela a été pour de bonnes raisons) et les participantes se sont respectées tout au long du projet, en atelier et dans le travail en duo; elles ont fait preuve de patience. Je concède que j’ai dû parler avec certaines personnes pour permettre cet arrimage-là de duos mais cela s’est fait dans l’ouverture. J’ai été émerveillée de vous voir danser dans la salle, dans un état d’insécurité mais avec tant de force.

 

Tu disais, Louise, que la persévérance et le respect font partie des objectifs atteints. D’un point de vue artistique, qu’espérais-tu et qu’as-tu trouvé en cours de route ?

J’espérais que chacune investisse quelque chose qui lui appartienne, mais qui est en même temps teinté de choses qu’elle a vues chez d’autres et qu’elle a utilisées pour transiter et créer une danse. D’autres ont travaillé à deux sur une thématique, qu’elles ont modelée et avec laquelle elles ont joué. Bien sûr, j’ai donné des balises et rappelé des paramètres et des contraintes que je trouve importantes, comme la disposition des duos dans l’espace. La matière que j’ai amenée était riche, mais je ne l’avais jusque-là explorée qu’avec de jeunes danseurs qui sont plus avancés dans leur relation avec la danse. Le fait que cela fonctionne avec des non danseurs et de voir la qualité du résultat m’a impressionnée. Ce que chacune a fait de cette matière pénètre pour moi dans la sphère artistique.

L’un des objectifs que je n’ai pas pu réaliser complètement est de prendre du temps avec chaque duo, d’autant que le travail en duo a débuté tardivement. Je voulais que les femmes aient préalablement des outils et qu’elles sentent qu’elles entrent dans leur corps. Tout le monde, bien sûr, n’y parvient pas dans les mêmes proportions, mais au fil des 8 semaines, je me suis rendue compte que c’était possible, progressivement… Le corps est une matière qui n’est pas simple d’approche et je trouve qu’en peu de temps, nous sommes arrivés à éveiller les corps, par l’exploration des textures. La fois où on a fait un grand collage et que chacune est partie improviser librement, c’était fantastique.

Danielle Lecourtois : Ce moment a été sans conteste un moment clé. C’était le moment d’ouvrir la porte et d’entrer dans un espace personnel à chacune. On sentait que chacune entrait dans un monde.

 

C’est à ce moment-là que vous avez commencé à composer les duos? Comment ce choix s’est-il opéré?

Louise Bédard : Cela s’est fait avec des possibilités et des impossibilités. J’ai fait un premier jumelage; certaines femmes ont refusé. Il a fallu défaire un duo et en recréer, mais j’ai fait cela en toute transparence. D’autres choix étaient liés aux énergies qui pouvaient se combiner harmonieusement.

Danielle Lecourtois : Nous avons aussi eu la préoccupation de mélanger les cultures.

Louise Bédard : On a même envisagé que les femmes choisissent elles-mêmes, mais le risque que certaines soient laissées pour compte était trop grand.

 

Francine, as-tu suivi le projet de près ? Qu’as-tu vu du résultat?

Francine Gagné : Je suis toujours partagée dans ce type de projets : j’ai envie de voir mais je veux aussi préserver l’intimité des femmes, respecter leur espace créatif, leur liberté. Se sentir observée dans ce genre de processus peut mettre mal à l’aise. C’est pour cette raison que je n’entre pas dans le studio.

 

As-tu suivi le projet sur le blogue? As-tu eu l’impression de le suivre de près en lisant les publications?

Francine Gagné : Ce n’est pas tant le processus créatif qui m’a été donné à voir, mais le chemin par lequel les femmes sont passées. J’ai eu l’impression de suivre le cheminement intérieur des femmes plus que le projet en soi. Des femmes exaltées par l’ouverture qui se créait soudain en elle, un éveil créatif. C’est cela qui m’a le plus frappé.

 

En tant que directrice de Circuit-Est, que voulais-tu créer avec ce projet-là?

Francine Gagné : Tous les projets sont basés sur le partage et visent à ouvrir un champ de possibilités. Quand le potentiel créatif de quelqu’un est stimulé, une force d’autonomie peut se développer dans son existence. C’est encore plus vrai dans le cas de femmes qui sont en difficulté. La capacité à prendre sa vie en main est possible quand ta créativité est éveillée et que tu prends conscience de ton pouvoir. L’objectif est donc d’éveiller le potentiel créatif des femmes et que les artistes soient aussi sensibilisés à une autre manière de vivre et à d’autres perceptions.

 

Qu’est-ce que cela vous a apporté en tant qu’artiste ?

Danielle  Lecourtois : Ce que je retiens du projet est l’engagement et l’ouverture. Certaines voulaient illustrer leur propre histoire; certaines travaillaient plus sur le mouvement et l’énergie, sur la base des notes chorégraphiques qu’on leur avait remises au début.

J’adore observer, cela m’a permis de rencontrer des gens que je n’aurais jamais connu autrement. Je trouve ça beau de les voir se dévoiler ainsi. Cela me dit qu’il n’y a jamais de fin en soi, que la vie est toujours ouverte à toutes sortes de possibles.

Fabienne Cabado : Par rapport à l’empowerment, ce que je trouve intéressant est que cela s’est passé progressivement et que dans la manière d’exprimer les choses, cela ne s’est pas fait de manière pathologique. Il y a une forme d’harmonie liée à la conduite de l’atelier. Louise et Danielle ont été des accoucheuses en douceur. Je me demande dans quelle mesure le  fait que les duos étaient tous plus longs lors de la présentation qu’en studio est une forme d’affirmation.

Danielle Lecourtois : Travailler avec le corps est un autre vecteur de communication. Le studio était un espace vierge, blanc, qui amenait une forme de paix intérieure.

 

Après ce 2e projet de médiation culturelle, Circuit-Est a-t-il acquis un savoir faire en médiation culturelle?

Francine Gagné : Au niveau structurel, Circuit-Est a acquis une expertise intéressante. On a une philosophie de la chose, mais la réussite du projet vient des artistes et des personnes impliquées. Circuit-Est permet la rencontre, fournit le cadre nécessaire pour que la rencontre se fasse, mais nous n’en sommes pas responsables.

Dominique Bouchard : Ces projets se réinventent à chaque fois, c’est la condition pour aller aussi loin. Ces femmes vont être un nouveau public de la danse. On espère qu’elles prendront part à nos activités. Il est évident que lorsque j’accompagne les artistes pour monter le projet, j’essaye de trouver une ligne médiane entre leurs préoccupations artistiques et les besoins de la communauté. Je ne pense pas qu’il y ait une recette facile en médiation, l’objectif étant d’aller vers l’autre, de sortir de ses zones de confort. Dans cette démarche, on accompagne autant les artistes que les participantes.

 

Le blogue a-t-il, selon vous, participé au processus? Le ton a été beaucoup plus intime que prévu et la mobilisation très forte.

Louise Bédard : Je pense que oui, surtout que certaines femmes étaient déjà dans des démarches d’écriture. Certaines ont ouvert la voie, puis les autres ont suivi, réagi. Fabienne avait besoin de ces réactions. Ce que j’ai trouvé important est que Fabienne sorte de son rôle. J’ai trouvé cela osé, parfois elle sortait du groupe pour prendre des notes, mais cela a en fait permis aux femmes de faire un pas vers l’écriture et a ouvert une porte à laquelle je n’avais pas songé.

Francine Gagné : Le fait que quelqu’un écrive, avec régularité, a été sans aucun doute un catalyseur très important pour leur permettre de s’exprimer. Le blogue est un outil fédérateur. Ce « j’ai osé écrire »  a été très important.

Fabienne Cabado : Je n’ai eu aucun retour des femmes. Dans l’effervescence du début, certaines ont réagi, mais pas par la suite. J’ai eu plus de retours de l’extérieur, de gens qui suivaient mes chroniques comme un roman feuilleton et qui aimaient avoir un panorama de ce qui se passait dans chacun des duos. Le ton intimiste a été apprécié : c’était une histoire à suivre. Certaines personnes sont venues voir le résultat parce qu’elles suivaient le blogue. Je pense que pour les gens du milieu et pour les artistes qui doutent du bien fondé de la médiation culturelle, le blogue avait un côté très informatif.

 

Une médiation profonde, qui ébranle même les professionnels

Fabienne Cabado : Moi qui ai interrogé de nombreux artistes et qui sais comment se passe un processus de création, je me suis rendue compte que tout ce que je savais était une connaissance intellectuelle, dont je perçois aujourd’hui la réalité. J’ai été surprise à des endroits où je ne m’attendais pas à l’être. Je m’interrogeais sur le bien-fondé de cette mode de faire créer les gens… J’en suis aujourd’hui convaincue : cela permet de toucher de près la création, de comprendre la vie d’artiste dans toutes sortes de détails et dans son humanité. D’un seul coup, je me rends compte de toute l’humanité derrière ce métier.

Francine Gagné : À Circuit-Est, on a la chance de pouvoir proposer ce type de projets dans son essence. La médiation n’est pas une recherche artistique : c’est une initiation à la recherche artistique. Ce que Louise partage dans ce cadre, ce n’est pas sa recherche chorégraphique, mais c’est une partie de son travail. Lorsqu’on éclaircit bien ces points-là, on peut vraiment faire de la médiation culturelle axée sur la rencontre et le bien-être de l’être humain.

 

Pensez-vous que le fait que ces femmes aient pratiqué la danse va les amener à aller en voir?

Francine Gagné : Cela éveille sans doute une curiosité qui peut amener certaines de ces femmes à aller voir des spectacles, mais cela ne fait aucunement partie des objectifs premiers du projet. L’objectif principal est de développer la créativité, quel que soit le domaine. Tout cela va avoir une influence sur la société.

Dominique Bouchard : L’idée est de sensibiliser les femmes au fait que ce monde existe, qu’elles aient conscience que la danse contemporaine existe. C’est plus une question de sensibilisation que de développement de publics. Celles qui pouvaient avoir une idée préconçue de la danse contemporaine en ont maintenant une idée plus concrète.

 

Fabienne, comment as-tu vécu l’écriture dans ce contexte? Quel était ton positionnement?

Fabienne Cabado : C’était la première fois que j’écrivais au « je »; quand j’écris en tant que journaliste, mon positionnement est différent. La question de l’honnêteté et de l’intégrité vis-à-vis des femmes était centrale. Comment être authentique, raconter sans juger, renouveler l’intérêt des récits dans la durée et faire passer des idées sur la vie d’artiste et le monde du spectacle? Cela m’a demandé de la réflexion et une mise à distance : écrire me prenait 4 heures par chronique. J’ai aussi mené une réflexion sur le rythme.

 

Lors de la présentation publique, la discussion animée par Caroline Lavoie a permis d’échanger avec la centaine de personnes présentes et d’entendre le témoignage des participantes.  Voici quelques-uns des commentaires qui ont été entendus :

« C’était un processus thérapeutique. J’ai le désir de travailler plus dans mon corps. » Renée

« Quand Dominique et Louise son venues au CEAF, j’ai aimé les voir bouger. Alors, je me suis dis : je vais essayer! » Guylaine vient de l’Île de la Réunion. Elle n’avait jamais fait de danse contemporaine.

« Comme vous le savez, les africaines aiment danser. La danse fait partie de moi. Ce qui m’intéressait était de danser en groupe une danse chorégraphiée avec d’autres femmes. J’avais envie d’apprendre d’elles. » Véridienne

« Danser un duo avec quelqu’un qu’on ne connaît pas, ce n’est pas évident. Mais on va y arriver : on évolue avec l’autre en même temps qu’avec soi-même. » Carole Libion

« La danse n’est pas trop mon truc, mais comme ma mère m’a demandé de participer au projet, j’ai accepté parce que je voulais faire quelque chose de nouveau. Après quelques semaines, je trouvais que ça faisait trop avec l’école, mais je n’ai pas réussi à arrêter. Grâce au projet, j’ai rencontré des personnes formidables et si c’était à refaire, je le referai. » Leslie, fille de Carole Libion

« C’est le côté multiculturel et le désir de rencontre qui m’ont motivée à participer. Je n’avais jamais dansé mais pourquoi pas! J’ai pensé à ma fille, qui aime les arts. Pourquoi ne pas partager cette expérience avec elle? Pour moi, chaque atelier, chaque rencontre était vraiment touchante. » Tzitzi, qui a connu le projet via le CRIC (organisme qui favorise l’intégration)

« Prendre des cours coûte trop cher. La gratuité et l’idée de faire un projet avec ma mère m’ont motivée au départ. C’était une super expérience, qui m’a donné confiance. » Tzutzu, artiste de cirque

« Je ne pensais jamais pouvoir créer une danse à partir de textures. Grâce aux exercices de Louise, j’ai découvert que je pouvais créer à partir de choses abstraites et m’en servir pour explorer une rencontre. Véridienne, qui est ma partenaire, m’a montré des mouvements de danse africaine. La transmission de ce mouvement a pu s’opérer grâce aux outils développés dans le cadre de l’atelier . J’ai eu du plaisir à mélanger des mouvements  de danse africaine et contemporaine. » Geneviève

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Semaine fébrile avant la générale, par Louise Bédard

Lundi de Pâques. Dernier moment avant la générale pour la présentation du 26 avril. Je sens la fébrilité. Beaucoup plus la mienne  que la leur, d’ailleurs. Elle vient du fait que le programme de nos deux heures hebdomadaires, et plus spécifiquement de ce lundi, est fort chargé.

Une entrée en salle est souvent un moment où plein d’éléments viennent complexifier le simple fait (pas si simple, en réalité) de se poser dans un nouvel environnement.

L’heure des choix

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Se poser signifie aussi devoir faire des choix, comme celui de ne pas avoir de coulisses. Les participantes seront assises sur les côtés, de sorte à faire une entrée franche quand sera venu le moment pour elles de danser leurs duos. De cette façon, la régie devient plus simple et évite aux danseurs de devoir attendre, cachés derrière un rideau, un repère visuel ou sonore pour effectuer leur entrée.

J’ai aussi fait le choix de ne pas mettre de rideau de fond. J’aime bien que l’espace reste ouvert, surtout ce bel espace qu’est le studio Jeanne-Renaud. D’ailleurs, il ne faut pas que j’oublie de parler aux groupes des femmes et des jeunes filles de cette grande dame et femme extraordinaire qu’est Jeanne Renaud! C’est inconcevable de ne pas le faire. Et pourquoi ne pas débuter maintenant?

Jeanne Renaud 

Jeanne Renaud est une des pionnières de la danse moderne au Québec. Elle a commencé la danse ici, à Montréal, mais est partie très tôt, seule et toute jeune, à 17 ans. C’est à New York qu’elle a fait ses classes et puisé sa nourriture dans l’enseignement de plusieurs personnalités importantes, dont Hanya Holmes, Merce Cunningham, Mary Anthony, pour poursuivre son développent artistique comme danseuse et chorégraphe.

Jeanne Renaud fait partie d’une famille où l’art est très présent. Ses deux sœurs ont d’ailleurs signé le manifeste du Refus global, qui a marqué l’histoire culturelle du Québec. Jeanne a développé une école et une compagnie de danse dans les années ‘60 : le Groupe de la Place Royale. Elle a été très tôt au coeur de l’activité artistique d’ici, entourée de collaborateurs, de compositeurs, de peintres, de danseurs et de chorégraphes.

Il y a de cela deux ans déjà, à 80 ans passés, Jeanne a créé A morte in braccio, un solo pour la caméra que j’ai dansé et qui a été réalisé par le vidéaste Mario Côté. Cette femme est une véritable source d’inspiration pour moi et le studio qui lui est dédié à Circuit-Est reflète sa présence et son apport au milieu de la danse.

En musique avec Diane Labrosse

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C’est dans ce studio que nous avons fait le premier enchaînement avec la musique de Diane Labrosse. Je dois dire que j’ai eu par moments des frissons en regardant toutes ces femmes prendre leur espace sur la scène, comme ça, simplement, avec si peu de temps de répétition pour l’apprivoiser. De plus, durant l’enchaînement, elles se sont données complètement, alors qu’elles entendaient leur musique pour la première fois et qu’il y a pour certaines plusieurs ajustements à faire!

Travailler avec la compositrice et musicienne Diane Labrosse est bel et bien un grand privilège. Quand je lui ai parlé du projet, il y a peu de temps, je ne m’attendais pas à ce qu’elle aille jusqu’à choisir dans son répertoire une musique pour chacun des duos! Et à ajouter des sons ‘live’ pendant qu’elle les regardait pour la première fois. Fabuleux.

Diane m’avait demandé la semaine dernière un qualificatif pour chaque duo. Juste avec les quelques mots que Danielle et moi lui avions transmis, elle a réussi à faire en sorte que chaque duo ait sa propre couleur, ses propres textures. Certains moments sont d’une grande densité, d’autres sont plus légers et incluent rythmes, ponctuation et lignes mélodiques.

La mécanique des enchaînements

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Après l’enchaînement, toutes se sont assises, ensemble, et j’ai répondu aux questions sur la mécanique de l’enchaînement. Un tour de piste aussi sur la musique qui leur a été  proposée. Elles étaient ravies. Diane les a invitées à lui faire des remarques. Diane et moi avions l’occasion de nous parler plus tard dans la journée. Je lui ai alors fait quelques suggestions sur la base de ce que j’avais entendu. Diane a pu mettre au point quelques menus détails. Jeudi, ce sera au tour des jeunes filles de travailler avec la musique de Diane. Je sens que nous serons dans un autre registre que celui proposé lundi aux femmes.

La semaine dernière, lorsque nous avons travaillé pour la première fois dans le studio Jeanne-Renaud, un filage de tous les duos a été exécuté avec précision : dans quel ordre elles feraient leur entrée et depuis quel côté.

Les vertus du silence

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Pour le bon déroulement des duos et surtout pour ne pas avoir de « petit creux », les participantes doivent superposer leur entrée sur la sortie du duo précédent. À la fin de l’enchaînement, qui avait été fait tout du long dans le silence, je leur ai dit deux choses. D’abord, que, justement, ce silence leur avait permis d’approfondir leur relation avec celle avec qui elles sont jumelées pour leur duo. Puis, que la musique serait à présent la bienvenue puisque ce travail en silence aura déjà suscité plusieurs niveaux d’éveil et de conscience dans leur rapport à l’autre.

Deux des jeunes filles m’avaient déjà justement demandé si elles pouvaient inclure «l’absence de musique», du moins en partie, dans leur duo. «Oui! Sans problème», leur ai-je répondu. J’en parlerai à Diane.

Alors, on crée ?

C’est assez merveilleux tout cela. Comme le disait si bien Fabienne Cabado dans une de ses chroniques : à moi aussi, le lundi matin va manquer. Beaucoup. Je ne pensais pas m’attacher à ce point à toutes ces belles personnes. Et le jeudi aussi va me manquer, avec ces jeunes qui terminent l’école et avec qui «hop! c’est reparti! ». Alors on crée?

Louise Bédard


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De mémoire de Femmes, par Habiba Nathoo

Des corps déchirés, violentés, des cœurs abusés au goût d’une fatale solitude, et malgré tout quelques murmures de joie, d’espoir, de renaissance, encore…

Ces pièces isolées mises ensemble dans cet espace libre de création dévoilent l’inconscient collectif des Femmes.
Intenses vies, peines et résiliences qui parsèment nos chemins, nos mouvements de corps et d’âmes.

La beauté est à ce prix, celui de la danse de la vie.

La scène nous offre une voix, un corps, un regard, une écoute, un droit d’être, de dire l’indicible, de sublimer, de transformer. Un moment de vérité, un moment d’existence.
Audibles, visibles, Femmes vulnérables encore, mais sous la Lumière bienveillante de celles qui sont passées par là déjà.
Je marche, parce que je suis fatiguée de m’échapper.
Je m’arrête, parce que je suis épuisée de continuer.
Je désire, parce que je refuse de mourir.
Je dis non, parce que ma vie a dit oui.
Je crée, parce que j’ai des choses à être.
Pour toutes celles disparues en silence,
pour toutes les créations avortées,
pour tous les printemps qui redonnent la chance à la fleur d’éclore à nouveau,
pour la source qui coule en nous, tantôt limpide tantôt tumultueuse,
nous serons rouges, nous serons feu, nous serons fières, même de si peu
nous serons nues, petites ou grandes, fragiles ou fortes, tremblantes ou confiantes,
De mémoire de Femmes
nous serons,
tant que la Lumière nous guidera vers l’autre.


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La danse comme puits de lumière, par Lise Dugas

« Cette nuit je cherche des mots
Des mots qui sonnent musique
Des mots qui peignent couleur
Des mots qui hurlent silence
Des mots sans dimension
 »

Joséphine Bacon, poétesse innue

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Une nuit sans lune
Loin de la réalité
Les monosyllabes suffisent
Le rythme des mots se relâche

La danse comme puits de lumière
Mes oreilles sont un peu endormies
La clarté n’y entre plus comme avant
Les sons y arrivent désormais en minuscules

La danse comme puits de lumière
Scruter la sonorité d’un mouvement
Découvrir l’angle de mon équilibre bancal
Bercer l’espace, le vent, l’absence

La danse comme puits de lumière
Je cueille des fleurs mystérieuses
Qui percent mon écorce
Stable, instable, je tends la main…
à droite, à gauche,

Je ne réponds à aucun critère
C’est le désordre, le vacarme
Le chemin du soir
D’un soir de frimas
Où j’ai franchi le pont.

© Circuit-Est centre chorégraphique | Valérie Laurin


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La Nuit de la Création, par Habiba Nathoo

Le Chaos, c’est ma madeleine de Proust.
Ce goût de vide soudain, cette odeur de révolte, cette sensation d’explosion, de flou, de rien, de néant.
C’est mon sucre, mon miel, mon parfum d’espérance,
mon souvenir d’enfance, ma trace reconnue, mon territoire de jeux.
C’est le signal.
Nous sommes en plein coeur du processus de Création!
Habiba Nathoo - Nuit de la Création 1
Faire, défaire, refaire, s’enfoncer, se retirer, venir, aller, s’enfouir et s’enfuir!
C’est ainsi que naissent et se structurent les idées,
que se sondent les profondeurs invisibles jusqu’alors.
Nous touchons le fond des océans,
où les épaves ne rutilent plus de leur éclat d’un jour, de leur robes d’apparats,
mais se découvrent dans un mouvement d’abandon,
nues comme avant la forme, avant la scène, presque avant la pensée d’être.
Habiba Nathoo - Nuit de la Création 3
C’est au cœur des courants marins que se transmettent les mémoires des sirènes.
C’est leur chant d’avant le ciel et le soleil, qui fait vibrer la Nuit de la Création.
C’est l’assurance d’appartenir à leur lignée qui nous fait Femmes avancer
encore, et encore, et encore.
Qui nous fait Femmes, oser
Qui nous fait Femmes, aimer
encore, et encore, et encore
Qui nous fait Femmes, donner
Habiba Nathoo - Nuit de la Création 6
Car celles qui créent donnent,
et ce geste même,
est la plus belle des danses.


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Nos mains au jardin *, par Louise Bédard

L’enthousiasme des participantes et leur désir d’être réunies pour vivre, ensemble, ces aventures qui amènent à constamment demeurer disponible à soi et aux autres, m’épatent. Lundi matin, nous sommes parties en douceur avec l’échauffement. Heureusement, il y avait ces rectangles de lumière qui entrent par la fenêtre et se déposent au sol dans le studio pour nous accueillir par temps ensoleillé. Car le mois de mars, il faut le dire, nous a fait nous languir pour le printemps.

Cette attente impatiente se sentait à l’arrivée les femmes, mais, très vite, nous passions à autre chose. Dans le studio, le corps se met en mouvement et le mouvement prend et crée de l’espace dans le corps. Ce lundi, Danielle a enchaîné avec une séquence qui fit se conclure la période d’échauffement avec quelques perles de sueur sur les visages. Les femmes ont décidément bougé et emmagasiné la séquence rapidement et nous avons vu ces quelques perles laisser place au contentement.

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Une gorgée d’eau et ça y est, c’est parti ! Nous avons exploré la proximité par un exercice où chacune a le loisir de déposer son mouvement dans un petit espace, mais à deux. Une façon simple de se dire bonjour et d’entrer ensemble  dans le mouvement et sa présence dans le corps. La semaine dernière tout a été mis sur la table. Nous avons retracé rapidement toute la matière vue jusqu’à présent. L’atelier de cette semaine servait à voir ce qu’il était possible de faire avec cette matière. Et, comme le disait si bien Tsitsi, nous l’approprier.

Les femmes peuvent transformer ce matériel à leur guise ou encore puiser comme le font d’autres dans leur imaginaire. Certaines ont amené des objets, des pierres, d’autres un coquillage. D’autres encore ont puisé dans les dessins tracés à deux la semaine précédente, et qui représentaient une trajectoire, des textures et des formes.  Je retrouve un peu la même atmosphère de travail avec Sophie, ma comparse pour le duo que nous avons commencé à travailler. C’est vrai qu’à la différence de la rencontre que vivent les femmes qui ne se connaissaient pas, Sophie et moi nous connaissions. Mais c’est comme si nous avions à renouer l’une avec l’autre après un long moment d’éloignement, et c’est dans notre activité physique et aussi par l’imaginaire que nous nous retrouvons.

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Nous aussi, nous dessinons. Nous aussi, nous traçons des trajectoires, brassons l’espace parfois juste pour le plaisir de le faire et d’autres fois pour trouver des ancrages qui nous permettent de sonder de nouveaux territoires.  Nous nous offrons ce temps en studio pour  puiser dans nos vies, dans nos corps, une matière qui est encore à l’état brut. Nous rions de certaines niaiseries que nous nous accordons, mais le rire côtoie aussi la gravité. Lundi, justement, nous retournions à une séquence faite au mois de février dernier. Heureusement que nous avions noté beaucoup de choses dans nos cahiers, car cela nous a permis de retracer certains détails que la mémoire avait déjà commencé à oublier. Nos inspirations de cette semaine pour trouver du nouveau matériel sont venues de portrait que nous avons fait à propos de nous-mêmes en dessin. Des portraits étranges et colorés où nous dessinions à l’aveugle. Amusant et troublant. Le ‘papier’ nous a beaucoup inspirées. Jusqu’à maintenant, nous gardons cette piste comme source maîtresse. Elle disparaîtra peut-être en cours de route mais nous aimons bien les traces qui restent et les sillons qui se creusent dans nos plis et replis du corps.

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Souvent, le lundi matin, j’arrive avec la pensée de remercier une telle qui a écrit un témoignage sur le blogue durant la semaine. Puis, je me rends compte que j’ai oublié de le faire. Je veux vous dire simplement que je vous lis toutes et que j’ai plaisir à vous découvrir à travers les mots. À propos des mots, Danielle et moi avons choisi dans les deux premiers textes ceux de Lise Dugas et de Habiba qui ont animé le blogue. Des bribes de mots et d’associations poétiques auxquelles elles nous ont conviées afin de les rendre disponibles pour la création des duos. Une autre façon d’enrichir le travail de création en puisant dans l’imaginaire des autres.

Je me souviens à ce sujet d’un poème d’Anne Hébert qui m’avait comme par enchantement sortie d’une torpeur que je vivais dans la création ; il m’avait ouvert la porte et fait entrer dans une poésie du geste qui ne demandait qu’à se rendre visible. Ce poème s’intitulait : « Nos mains aux jardins ».

Louise Bédard

 

* titre emprunté au roman d’Anne Hébert

crédits photos : Circuit-Est centre chorégraphique | Dominique Bouchard