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Jour 8 – Premier filage avant le show

Lundi de Pâques. Notre dernière rencontre a lieu dans le Studio Jeanne-Renaud, dans cette magnifique église anglicane transformée pour héberger les neuf compagnies membres de Circuit-Est centre chorégraphique, parmi lesquelles Louise Bédard Danse. Les rideaux sont tirés, les projecteurs, allumés. Encore vides mais déjà plongés dans le noir, les gradins accueilleront samedi une centaine de personnes. La médiatrice culturelle Caroline Lavoie y est assise avec son ordinateur. Elle est venue prendre la température pour préparer la rencontre qu’elle animera après la présentation des duos et du trio des 12 adolescentes et 19 femmes adultes. Louise et Danielle s’affairent à border la scène, côté cour et jardin, des chaises que nous occuperons entre nos entrées et sorties. Pas de coulisses. Nous resterons à vue. Sur une grande feuille collée au sol, Louise a dessiné les cases d’une sorte de storyboard décrivant le déroulement du spectacle.

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Un collier de perles plutôt qu’un puzzle

Il reste beaucoup de choses à mettre en place, nous sommes nombreuses et nous manquons de temps. En plus du deuil de mieux peaufiner les mini-créations avec chacune des participantes, Louise a dû faire celui de marier des duos. « Comme il y a peu de moments d’immobilité dans vos propositions, ça ferait trop d’actions simultanées et elle veut vous offrir à toutes la chance de bien montrer votre travail », nous explique Danielle. Les ados briseront donc la glace et nous enchaînerons. Pour éviter que tout se passe au centre, dont le pouvoir d’attraction semble irrésistible, Louise a travaillé avec Mélanie, l’éclairagiste, pour délimiter sur la scène des zones spécifiques à chacun des tandems.

Après un rapide échauffement avec déplacements pour apprivoiser ce nouveau lieu, nous découvrons les aspects plus techniques de la création. Pendant que nous passons en revue les entrées et sorties de chacune pour que les transitions soient les plus fluides et rapides possible, il faut patienter en silence pour ne pas troubler la concentration de celles qui travaillent. Difficile contrainte quand on est excitée! Nous n’aurons pas besoin des petites marques au sol qui servent de repères aux danseurs professionnels quand éclairages et composition chorégraphique s’unissent pour sculpter l’espace en 3D. Mais nous voilà investies de la responsabilité de veiller au bon déroulement des choses en mémorisant les consignes qui nous sont données pour nos partitions et les quelques tableaux de groupe. C’est un peu stressant.

 

On enchaîne!

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Certaines ont fait un effort de sophistication dans le choix de leur costume. D’autres se présentent simplement en tenue d’atelier. Installée avec son ordinateur en avant-scène, la compositrice Diane Labrosse teste les canevas d’improvisation qu’elle a préparés en se basant sur des qualités que Louise a attribuées à nos productions. Guylaine et Lise D. sont les premières en piste. Valérie et moi sommes programmées en second. J’essaye d’imaginer du monde dans le trou noir derrière les projecteurs pour ne pas être tétanisée le jour du spectacle et donner le meilleur de moi-même dans ce que j’ai à offrir. J’essaye d’être présente à la musique et à ma partenaire. Je la sens dans sa bulle et je suis suspendue dans la mienne. J’ai perdu toute notion du temps. Je choisis de ne pas précipiter les choses comme on le fait souvent en présence d’un public.

« Vous avez toutes dépassé la durée de vos duos en studio », nous dira plus tard Louise. Comme si nous avions toutes décidé d’investir pleinement cet espace d’expression qui nous est donné. Comme si nous avions voulu donner plus d’ampleur à notre voix. Peut-être aussi que les sons ont agi sur notre perception de la temporalité en ouvrant un nouvel espace de dialogue. Car nous avons créé dans le silence et, tout en donnant de la texture à nos gestes, la musique donne de la résonnance au temps. J’ai trouvé jouissif de savourer ce présent qui s’éternisait. S’étirera-t-il autant samedi ou se contractera-t-il sous le poids du trac? La question reste ouverte. Pour moi, autant que pour mes compagnes de jeu.

Fabienne Cabado

 

© Circuit-Est centre chorégraphique | Valérie Laurin

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Huitième atelier en images

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© Circuit-Est centre chorégraphique | Valérie Laurin

 


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La danse comme puits de lumière, par Lise Dugas

« Cette nuit je cherche des mots
Des mots qui sonnent musique
Des mots qui peignent couleur
Des mots qui hurlent silence
Des mots sans dimension
 »

Joséphine Bacon, poétesse innue

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Une nuit sans lune
Loin de la réalité
Les monosyllabes suffisent
Le rythme des mots se relâche

La danse comme puits de lumière
Mes oreilles sont un peu endormies
La clarté n’y entre plus comme avant
Les sons y arrivent désormais en minuscules

La danse comme puits de lumière
Scruter la sonorité d’un mouvement
Découvrir l’angle de mon équilibre bancal
Bercer l’espace, le vent, l’absence

La danse comme puits de lumière
Je cueille des fleurs mystérieuses
Qui percent mon écorce
Stable, instable, je tends la main…
à droite, à gauche,

Je ne réponds à aucun critère
C’est le désordre, le vacarme
Le chemin du soir
D’un soir de frimas
Où j’ai franchi le pont.

© Circuit-Est centre chorégraphique | Valérie Laurin


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Jour 7 – Works in progress

Nous savions déjà que l’illustre compositrice Diane Labrosse nous accompagnerait en direct le 26 avril; voilà que la conceptrice d’éclairages Mélanie Primeau vient nous observer aujourd’hui pour commencer à élaborer sa création lumière. « Je vais éclairer des zones et créer des univers spécifiques à chacun de vos duos pour en faire ressortir les qualités et émotions », me dit-elle. Wow! On nous offre vraiment tous les outils d’une vraie création chorégraphique. Quel privilège!

Le buzz de la ruche

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Le processus s’accélère en même temps qu’il se densifie. Tandis que nous poursuivons nos mini-créations, la mécanique du spectacle se met en route et c’est à peine si nous avons conscience de ce qui se trame. Plus le jour de la présentation publique approche, plus chacune des participantes s’enfonce dans la bulle de son projet à deux. Je comprends mieux pourquoi les danseurs, quand je les interviewe, ont généralement une vision plus parcellaire de l’œuvre que celui ou celle qui la signe. Je comprends aussi que la partition chorégraphique de chacun est une œuvre en soi et je mesure soudain beaucoup mieux ce qui nourrit le mouvement grandissant d’interprètes réclamant le statut de cocréateur et même, de coauteur.

Bien sûr, nous sommes très loin de là. J’admire la capacité de Louise Bédard à se mettre à notre niveau pour tirer le meilleur de nous-mêmes, dégageant les forces de nos balbutiements chorégraphiques et choisissant les bons mots pour nous aider à clarifier nos propositions et en évacuer les insignifiances. Pendant qu’elle continue de passer en revue nos petites productions au stade où elles en sont, Danielle Lecourtois agit comme une répétitrice, conseillant chacune d’entre nous sur la façon de préciser nos intentions, nos liens, nos mouvements ou de faire descendre dans le corps une idée très mentale. En l’absence de Tzitzi, elle indique à Christine une méthode de notation pour les déplacements dans l’espace tandis que Camille transmet ses idées à Renée, que les élections ont privée des deux derniers ateliers, pour entamer leur création. Ça grouille dans les moindres recoins du studio. Personne ne se repose. On dirait une ruche. Et la reine, c’est l’œuvre à pondre en deux rencontres supplémentaires : un atelier et la générale.

Les pièces du puzzle

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Louise aime les collages. Elle nous en a fait faire et s’en sert pour créer. Je me demande lequel elle va réaliser avec les pièces de notre grand puzzle de huit duos et un trio d’adultes et de six duos d’adolescentes. On remarque d’emblée des éléments récurrents comme les chorégraphies en miroir, les diagonales qui se rejoignent ou les progressions d’une situation pénible vers une libération. Mais reste que les types de corps, d’énergies et de mouvements diffèrent énormément.

Carole et Tzutzu transforment l’exercice des lettres du prénom dans une proposition très graphique, très architecturale, dont le titre pourrait être Les sémaphores. Dominique Bouchard, coordonnatrice et photographe officielle d’Alors, on créé?, trouve que Valérie et moi avons l’air d’anémones de mer. Nous avons changé l’ouverture de notre duo et n’avons pas encore réussi à rendre moins nébuleux le rapprochement des corps. Lise D. et Guylaine sont très théâtrales; Louise les dirige pour que la qualité de leurs gestes traduise mieux leur intention. Céline et Martine sont déjà bien avancées. Leur connexion est si forte qu’on dirait des siamoises. Leurs nombreux jeux de mains les transforment en jongleuses. Du côté de Véridienne et de Geneviève, les contrastes esthétiques et énergétiques président à une rencontre ludique et festive, marquée par une alternance de fusion et de différenciation. Florence et Cetilia, elles, oscillent entre explosion et suspension, jouant sur les regards, les manipulations et créant un espace symbolique qui rend le sol littéralement vivant, presque magique. Rachel, Lise L. et Habiba sont aussi dans un rapport à l’espace assez cérémoniel. Elles y tracent lignes droites, triangles et bulles imaginaires à percer pour pouvoir changer de réalité.

Toute cette créativité est d’autant plus belle à voir que je sais qu’elle ne se limite pas aux murs du studio et qu’elle continue d’infuser en chacune de nous tout au long de la semaine. Je réfléchis déjà à ce qui pourrait remplacer dans ma vie ces précieuses rencontres du lundi et songe à ce que pourraient devenir nos politiques culturelles si, en place de toutes ces femmes, les participants étaient des politiciens. Une idée à creuser.

Fabienne Cabado

 

© Circuit-Est centre chorégraphique | Dominique Bouchard