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Alors, on crée? un projet de médiation culturelle

C’est l’heure de la représentation publique. Quel a été le chemin parcouru au cours de ces huit semaines d’ateliers? Le réalisateur Xavier Curnillon remonte le temps et pose un regard sur l’expérience vécue par les femmes et les adolescentes qui se sont engagées, pleinement, dans cette aventure.

Réalisation : Xavier Curnillon
Mixage sonore : Yan Lavoie

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Après la fête – Réflexions postpartum

Mardi 29 avril. C’est l’heure de ma dernière chronique et je traine la patte pour l’écrire. Je me sens trop morose. J’ai les bleus, comme on dit au Québec. La belle aventure humaine d’Alors, on crée? est terminée. La petite bulle de bonheur créatif et de temps suspendu de nos lundis matins a éclaté. Chacune des participantes a repris le cours de sa vie juste après le spectacle de samedi après-midi et j’ai été saisie par cette dissolution spontanée du groupe après la tension qui l’avait pourtant si bien soudé lors de la générale et de la représentation. Romantique à tendance fusionnelle, j’ai l’air d’un personnage de conte de fées qui se serait pris la réalité en pleine face.

Les risques du métier

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En fait, j’intègre simplement une nouvelle leçon sur les multiples dimensions de la création artistique : elle rassemble ceux qui y participent dans un espace-temps spécifique, elle crée entre eux des liens forts qui peuvent n’avoir de tangibilité que dans cet espace-temps, elle est une fabrique d’images, de rêves et d’univers, autant pour les artistes que pour les spectateurs. Comme une histoire d’amour vécue collectivement, elle charrie fantasmes, désirs et frustrations, projections, identifications, temps de fusion et de séparation… Il est normal de vivre un down à la fin d’un projet. Il est logique de vouloir retravailler avec ceux qui sont doux, stimulants et nourrissants et faire une croix sur les caractériels, les tyranniques, les hystériques. Car il y en a aussi quelques-uns et quelques-unes dans le merveilleux monde de la danse.

D’une rencontre à l’autre

Louise Bédard, elle, fait partie de la crème. C’est une belle artiste et une belle humaine. Une vraie soie. Juste avant le spectacle, elle a donné à chacune d’entre nous un petit livre autographié : le joli catalogue de l’exposition d’œuvres de Tina Modotti qu’elle avait organisée en 2002 en marge du duo elles qu’elle dansait avec Sophie Corriveau. « Elle est tellement bonne et tellement demandée que nous n’avons plus trouvé l’occasion de retravailler ensemble depuis », nous a expliqué Louise quand elle nous a ouvert le studio où elles créent une nouvelle œuvre ensemble. C’est la première fois qu’elles montrent où elles en sont. Tout en étant très différentes, elles sont éminemment complices. « Je viens de retrouver la Louise de scène », lance Sophie, une étincelle dans les yeux. Le lien tissé il y a 12 ans n’a souffert ni de la distance ni du temps.

Traces de pas

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Que restera-t-il ce que nous avons tissé au fil de ces deux mois? Le souvenir puissant de sensibilités et d’histoires partagées dans le silence si éloquent des corps, comme l’écrit Habiba, de ces dévoilements publics faits de courage mêlé d’humilité, de la joie éprouvée du chemin parcouru et des ouvertures opérées dans cette traversée du soi à bord d’un fabuleux vaisseau nommé danse contemporaine. Dans les échanges de la rencontre post-spectacle, les participantes ont parlé de libertés prises et gagnées, d’émotions ressenties, d’apprentissages, de dépassement, de la richesse des rencontres interculturelles… Elles ont aussi parlé de l’émerveillement de découvrir qu’on peut créer à partir de choses très abstraites, danser sans faire de mouvements codés et le faire en silence ou sur de la musique qui ne ressemble pas à ce que diffusent les radios.

Le besoin d’art dans la cité

Moi qui cherche à démocratiser la danse contemporaine par les articles que j’écris et les ateliers ou rencontres que j’anime pour le grand public, je me suis souvent questionnée sur la pertinence de l’engouement pour une médiation culturelle qui invite ce même grand public à créer. Comme je l’expliquais à Maude Abouche, ma collègue de The Dance Current, je comprends aujourd’hui à quel point elle est précieuse. En donnant le goût de l’art au citoyen moyen, elle lui donne le pouvoir d’être plus créatif, de « penser en dehors de la boite » et par extension, d’améliorer sa vie et la société où il vit. En descendant l’artiste de son piédestal, elle l’inscrit significativement dans son environnement, lui donne une force d’impact et une capacité de rayonnement autres que celles de ses œuvres et le nourrit sans conteste en retour. Dans un cas comme celui du projet Alors, on créé?, la médiation culturelle n’est pas une affaire de développement de public. Elle est une nécessité sociale et politique. Elle répond à un besoin de créer du lien, du sens et de l’intelligence. Pour cela, il faudrait dépenser sans compter.

Fabienne Cabado

crédit photos : Xavier Curnillon / Dominique Bouchard


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Jour 4 – De duos et d’ados

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Ça y est, on connaît enfin la composition des duos! Il y en a huit plus un trio. Louise Bédard et Danielle Lecourtois les ont constitués en fonction des propositions gestuelles dont elles nous savent capables et de la façon dont elles peuvent s’harmoniser. Aussi, sûrement, en combinant au mieux les types de corps et d’énergie. Pour nous toutes, ces pairages sont une grande surprise. Et comme plusieurs autres, j’éprouve joie et contentement en découvrant ma partenaire. Je n’ai jamais dansé avec elle, je n’ai pas vraiment eu d’occasions de l’observer, mais je me sens en confiance. Étrangement, notre association m’apparaît comme une évidence. Il s’agit de Valérie, aussi Française d’origine. « Je pensais que le mixage serait plus multiculturel », me lance-t-elle. Pas grave. Ça reste une rencontre entre deux inconnues. Même chose du côté des adolescentes qui suivent un processus identique au nôtre chaque jeudi après les cours. Je vais les rencontrer dans les locaux de Circuit-Est sur la rue Sherbrooke : l’Édifice Jean-Pierre-Perreault, une église anglicane transformée en un splendide espace chorégraphique.

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Le défi d’être au monde

Pour bien bouger, il faut du carburant. Les demoiselles présentes croquent toutes une pomme quand je les retrouve dans les vestiaires. Elles sont âgées de 13 à 17 ans Je les regarde aller et mon fantasme d’une jeunesse toute puissante s’évanouit d’un seul coup. Moi qui n’ai pas d’enfant, j’avais oublié combien le rapport à son corps et au regard des autres peut être difficile pour une adolescente. Comme le dit si bien Bernadette, Alors, on crée? offre une formidable occasion d’apprendre à s’accepter et à accepter l’autre. Les exercices que leur proposent Louise et Sophie Corriveau les aident d’ailleurs à délier le corps, à en découvrir des potentiels insoupçonnés et les invitent à prendre l’espace autant qu’à le partager. Elles les exécutent en s’amusant, jettent un regard en coin pour observer les autres, rient de leurs maladresses. Mine de rien, elles en tirent profit dans les duos qu’elles commencent à créer. Et quand elles parviennent à bien se concentrer, ce qu’elles font devient vraiment intéressant. Miracle de la présence qui donne sens et substance à n’importe quel geste…

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Parler sans dire un mot

Toutes sont d’accord pour le dire : créer par l’improvisation, c’est un peu stressant mais c’est hyper tripant. On prend le risque de s’égarer en laissant vagabonder son imagination mais, surtout, on prend le risque de s’exprimer et de s’affirmer. On apprend à se faire confiance, à goûter au plaisir de la création libre et on découvre, comme l’explique Corinne, que la beauté réside peut-être plus dans la spontanéité et dans le naturel que dans une parfaite esthétique. Avec sa complice, Éléonore, elles explorent la rencontre sous l’angle de l’apprivoisement et de la solidarité tandis qu’Anne-Laura et Marie mettent en scène le jeu de la séduction et les transports amoureux. Bernadette, dont la partenaire est absente aujourd’hui, commence à comprendre que la danse peut aussi être abstraite. Elle se joint au duo d’Angie et de Charlotte, dont les mouvements fluides et sinueux me font penser aux lianes envahissant les pierres des temples d’Angkor. À quelques enjambées, Leslie et Melody peaufinent l’écriture précise d’une chorégraphie à l’unisson où dominent les mouvements de bras. Quant à Jasmine et Mélanie, elles usent de l’espace comme d’un terrain de jeu où toutes les folies sont permises. Elles sont belles à voir. Pleines de vie et pleines de promesses. J’anticipe le plaisir de découvrir le résultat de leur travail et j’ai hâte de voir comment Louise va agencer, dans un spectacle d’une heure, nos duos et les leurs.

Fabienne Cabado

 

© crédit photos : Circuit-Est centre chorégraphique | Sigrid Hueber