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Après la fête – Réflexions postpartum

Mardi 29 avril. C’est l’heure de ma dernière chronique et je traine la patte pour l’écrire. Je me sens trop morose. J’ai les bleus, comme on dit au Québec. La belle aventure humaine d’Alors, on crée? est terminée. La petite bulle de bonheur créatif et de temps suspendu de nos lundis matins a éclaté. Chacune des participantes a repris le cours de sa vie juste après le spectacle de samedi après-midi et j’ai été saisie par cette dissolution spontanée du groupe après la tension qui l’avait pourtant si bien soudé lors de la générale et de la représentation. Romantique à tendance fusionnelle, j’ai l’air d’un personnage de conte de fées qui se serait pris la réalité en pleine face.

Les risques du métier

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En fait, j’intègre simplement une nouvelle leçon sur les multiples dimensions de la création artistique : elle rassemble ceux qui y participent dans un espace-temps spécifique, elle crée entre eux des liens forts qui peuvent n’avoir de tangibilité que dans cet espace-temps, elle est une fabrique d’images, de rêves et d’univers, autant pour les artistes que pour les spectateurs. Comme une histoire d’amour vécue collectivement, elle charrie fantasmes, désirs et frustrations, projections, identifications, temps de fusion et de séparation… Il est normal de vivre un down à la fin d’un projet. Il est logique de vouloir retravailler avec ceux qui sont doux, stimulants et nourrissants et faire une croix sur les caractériels, les tyranniques, les hystériques. Car il y en a aussi quelques-uns et quelques-unes dans le merveilleux monde de la danse.

D’une rencontre à l’autre

Louise Bédard, elle, fait partie de la crème. C’est une belle artiste et une belle humaine. Une vraie soie. Juste avant le spectacle, elle a donné à chacune d’entre nous un petit livre autographié : le joli catalogue de l’exposition d’œuvres de Tina Modotti qu’elle avait organisée en 2002 en marge du duo elles qu’elle dansait avec Sophie Corriveau. « Elle est tellement bonne et tellement demandée que nous n’avons plus trouvé l’occasion de retravailler ensemble depuis », nous a expliqué Louise quand elle nous a ouvert le studio où elles créent une nouvelle œuvre ensemble. C’est la première fois qu’elles montrent où elles en sont. Tout en étant très différentes, elles sont éminemment complices. « Je viens de retrouver la Louise de scène », lance Sophie, une étincelle dans les yeux. Le lien tissé il y a 12 ans n’a souffert ni de la distance ni du temps.

Traces de pas

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Que restera-t-il ce que nous avons tissé au fil de ces deux mois? Le souvenir puissant de sensibilités et d’histoires partagées dans le silence si éloquent des corps, comme l’écrit Habiba, de ces dévoilements publics faits de courage mêlé d’humilité, de la joie éprouvée du chemin parcouru et des ouvertures opérées dans cette traversée du soi à bord d’un fabuleux vaisseau nommé danse contemporaine. Dans les échanges de la rencontre post-spectacle, les participantes ont parlé de libertés prises et gagnées, d’émotions ressenties, d’apprentissages, de dépassement, de la richesse des rencontres interculturelles… Elles ont aussi parlé de l’émerveillement de découvrir qu’on peut créer à partir de choses très abstraites, danser sans faire de mouvements codés et le faire en silence ou sur de la musique qui ne ressemble pas à ce que diffusent les radios.

Le besoin d’art dans la cité

Moi qui cherche à démocratiser la danse contemporaine par les articles que j’écris et les ateliers ou rencontres que j’anime pour le grand public, je me suis souvent questionnée sur la pertinence de l’engouement pour une médiation culturelle qui invite ce même grand public à créer. Comme je l’expliquais à Maude Abouche, ma collègue de The Dance Current, je comprends aujourd’hui à quel point elle est précieuse. En donnant le goût de l’art au citoyen moyen, elle lui donne le pouvoir d’être plus créatif, de « penser en dehors de la boite » et par extension, d’améliorer sa vie et la société où il vit. En descendant l’artiste de son piédestal, elle l’inscrit significativement dans son environnement, lui donne une force d’impact et une capacité de rayonnement autres que celles de ses œuvres et le nourrit sans conteste en retour. Dans un cas comme celui du projet Alors, on créé?, la médiation culturelle n’est pas une affaire de développement de public. Elle est une nécessité sociale et politique. Elle répond à un besoin de créer du lien, du sens et de l’intelligence. Pour cela, il faudrait dépenser sans compter.

Fabienne Cabado

crédit photos : Xavier Curnillon / Dominique Bouchard

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